Rebecca

C’est un mercredi de septembre comme un jour d’été. J’ai laissé ma fille à la crèche, une crèche familiale, je suis allée voir ma psy, une psychanalyse ça dure des année, la séance était bonne, c’est comme ça, je continue d’avancer. Il m’a fallu tout ça, toutes ces années, de paroles échangées pour me rencontrer, pour rencontrer ma création, mes valeurs, et puis ma fille, peut- être un homme, bientôt, qui sait. En tout cas, c’est comme ça, en ce jour de septembre comme en plein été, l’été indien, je mesure le chemin que j’ai fait et il y a dans l’air comme le bleu du ciel, la joie de la fierté, la beauté aussi de ce ciel sans nuage avec la sensation des montagnes qui se sont déplacées pour permettre un monde plus doux et plus léger. Il fait beau et il fait bon, le bas de la rue Mouffetard est ombragé. Il y a un café. D’habitude, je vais à celui d’en face, le Saint Médard, mais il est à l’ombre, et celui-là, je ne le connais pas. D’habitude, je ne passe pas par là, je change mes habitudes parfois, souvent. Il me tente. j’hésite une seconde, rentrer, travailler, passer des coups de fil, trouver de l’argent, à manger. Et puis là, soudain, il fait doux dans mon cœur comme dans ce jour d’été. Les préoccupations sont effacées, c’est décidé, je m’installe à cette terrasse de café. Je commande un café allongé. Je suis bien. Juste bien. Comme un instant volé. J’appelle un homme que je connais peu mais qui me veut du bien, je crois, un sans filtre à la parole facile, nous avons un projet. Je voudrais adapter un roman en pièce de théâtre, il est intéressé. Il a l’enthousiasme visible, il ne cache pas sa joie et ça fait du bien, oui, les gens comme ça. Alors, on parle, on rit, on se rencontre. On évoque, des comédiens, des désirs, des rêves. La création parle toujours un peu de nous. Ça reste mon endroit de liberté, ma première montagne déplacée, mon paysage plus clair, avec cette vue dégagée, comme ici et ce ciel d’été. La terrasse du café donne sur un jardin et une église. C’est agréable, paisible, des vacances à Paris alors que c’est la rentrée.

A côté de moi, une jeune femme, jolie, d’origine asiatique, je saurai après qu’elle est née à Taïwan, elle s’appelle Rebecca et vit en Californie, s’est installée. Je ne l’ai pas vue, je l’ai vue quand j’ai raccroché. J’en étais à mon deuxième café allongé, elle mangeait un croque Madame, il était midi moins le quart, j’ai trouvé ça un peu tôt mais ça me tentait. Elle était seule, elle dégustait chaque bouchée. Je continuais moi, seule, ma conversation avec mon projet, violences ayant entrainé la mort sans intention de la donner. Je pensais à des comédiens, des comédiennes, je rêvais. Et puis, je ne sais plus qui d’elle ou de moi a parlé. Bonjour, hello, en anglais. C’est là que j’ai su, Rébecca, Californie, Taïwan, un petit ami chinois, elle est seule, le soir même, elle va à Londres, c’est la fin de ses vacances, pour elle les vraies. Elle adore Paris, elle a voulu jusqu’au bout en profiter. Elle profite, elle a été à Montorgueil, à Saint Michel, elle parle de la différence entre la rive droite et la rive gauche. Elle dit que la rive gauche est plus calme, plus tranquille, qu’ici c’est doux. Oui, ici c’est doux, c’est les vacances, c’est l’été, il y a dans l’air comme un instant de suspension, le temps d’un café, d’un croque Madame. Je ne me souviens plus de ce qu’elle fait, elle ne trouve pas son travail intéressant, elle admire les gens qui écrivent, les gens qui créent. Je dis ce que je pense, que la création est dans la vie même, que chacun a sa part, à faire, à être, dans l’univers. Je ne m’admire pas, je fais ce que j’ai à faire, du mieux que je peux et Rebecca a l’air d’en faire autant. Elle répète qu’elle aime Paris. Cette déclaration d’amour à ma ville me touche. Oui, moi je suis née ici et à part 10 ans, entre 8 et 18 ans au Mans, j’ai toujours habité Paris. J’admire moi, les gens qui vivent ailleurs, les déracinés, volontaires. Ma mère était une exilée involontaire, sa blessure, ma faille, je déménage peu, je voyage beaucoup, de par le monde et en moi alors, je ne bouge pas de mon quartier. Sauf une fois par semaine et là, je rencontre Rebecca.

Je ne sais pas laquelle de nous deux a arrêté la conversation. Elle est repartie à son croque Madame, moi à mes idées, elle m’a donné des idées. Il était midi et quart et depuis que Neyla est là, je suis un peu décalée, je mange à midi, avec elle, c’est comme ça, je me suis dit que ce croque Madame avait l’air bon, qu’il ne tentait, pas mon style d’habitude mais mon style est de changer d’habitude. Et tiens avec un verre de rosé, pour fêter, l’été, la vie, cet instant volé, ma plage de liberté, de rêve et de désœuvrement non programmé. J’ai demandé mon croque Madame sans jambon, ça a fait rigoler le serveur qui a dit qu’il allait voir ce qu’il pouvait faire, les croque Madame sont déjà fait, j’ai dit pas de souci si vous ne pouvez pas, oubliez, non, non, si on peut on fait. Il est gentil, et pas pressé. Je le remercie. Quelques minutes plus tard, il m’apporte mon croque Madame sans jambon si c’est comme ça que vous l’aimez et mon verre de rosé. Je remercie Rebecca, c’est grâce à elle que ce plaisir va être satisfait. Elle sourit. Je la regarde, elle mange doucement. Moi je dévore. Le croque Madame est bon. Elle rêve elle, à je ne sais quoi, habiter paris peut-être. Ses yeux se posent dans le vide, dans le ciel. Elle est jolie. Elle prend son temps, rien ne l’attend, que son avion ce soir, en fait, maintenant, bientôt, ce sont ses derniers moments. À Paris.

Je me dis tout ça et je retourne à ma rêverie, la mienne, des hommes, des femmes, des personnages, je me dis que je vais aller chercher ma fille avant la sieste si elle n’est pas endormie, je pense à la poussette que j’ai emmenée jusqu’ici. C’est drôle, venir avec une poussette chez sa psy. Et puis, soudain, je vois Rebecca s’interrompre, un jeune homme, sale et boiteux fait la manche, il lui a visiblement demandé de l’argent, elle lui dit non, mais lui propose de manger, son croque Madame à peine entamé, ses frites et sa salade. Et puis se l’eau, il s’agit de ne pas oublier de boire. Le jeune homme dit oui. Merci. Il s’appelle Marco, il est de Bulgarie, il est diabétique, il est venu en France parce qu’il y a plus d’argent qu’en Bulgarie, il gagne plus d’argent en faisant la manche en France qu’en Bulgarie, et il peut se payer son insuline. Il ne parle pas anglais. Il parle français, un peu, et allemand. Nous saurons tout ça un peu plus tard. En attendant, Rebecca lui montre la chaise en face d’elle, elle pousse l’assiette à cette place-là, récupère des couverts propres sur la table d’à côté, les lui tend et lui sert un verre d’eau. Je regarde la scène, l’attention, la générosité. La classe en ce jour de septembre comme un jour d’été. Je suis sidérée par tant d’humanité. Je le lui dis et nous échangeons avec Marco qui dévore son croque Madame comme un délicieux mets d’un restaurant quatre étoiles. Il met un peu de ketchup sur les frites et il laisse la salades. Il a les yeux qui brillent comme ceux d’un enfant à qui on a donné un jouet. Il boit un peu d’eau, Rebecca insiste, il ne fait pas se déshydrater. Il boit. Il nous raconte sa vie. Je traduis, pour Rebecca. Nous parlons encore un peu, toutes les deux, de l’humanité, elle me dit qu’un de ses amis lui disait qu’en voyageant de pays en pays, ils étaient citoyens du monde. Je dis oui, peut-être, mais elle, elle est l’humanité, ce n’est pas pareil. Humanity en anglais. Je lui dis que j’admire ce qu’elle a fait, que je ne suis pas sûre que je l’aurais fait. Je suis sûre que non, en fait, je ne l’aurais pas fait, trop gourmande sans doute, mais peut-être aussi un peu dégoutée. J’aurais peut-être donné un euros ou deux pour me débarrasser, oui, je suis consciente que je ne l’aurais pas fait, que son geste à un caractère exceptionnel. Je le lui dis encore. Elle est humble. Elle est plus que jolie. Elle est belle, dedans, dehors, je pense à ma fille, nous parlons de nos vies. Marco a fini de manger, il se lève, il s’en va, il dit merci. Il s’en va en boitant mais le ventre plein. Et c’est grâce à elle. Elle me redemande ce que je fais dans la vie, je lui parle de ma fille, ma passion, mon nouveau travail, je suis une adoptante en ce moment, ça m’occupe le cœur et l’esprit, une création là aussi, de vie, un nouveau paysage, un nouveau monde, le mien, qui ne change pas mais s’enrichit. C’est comme ça que je vois la vie, comme un dessin qui évolue, qui se transforme, le dessein de la vie. Rebecca en fait partie. Elle sourit, elle avait vu le jouet dans mon sac, elle me dit qu’elle est la dernière de ses amies qui n’a pas d’enfants, enfin, la dernière à ne pas être enceinte, ses trois meilleures amies le sont, que son fiancé ne veut pas, qu’elle aime Paris, mais qu’il veut qu’elle rentre. Je pense subrepticement que pour l’instant elle, son dessein, son destin, est peut-être de venir à Paris, je le lui dis, dans ses yeux un voile de regret, je sais, comme ça, qu’elle ne se trouve pas jolie. Elle l’est assurément. Je le lui dis aussi. Elle trouve elle, qu’elle voudrait être comme moi, plus tard, plus vieille, j’ai 47 ans, elle en a 33, pourquoi pas, que l’adoption est fantastique, qu’elle voudrait bien adopter. Qu’y a-t-il de commun entre Rebecca et moi ? Quelle sera la trace de cette rencontre fortuite ? Je ne sais pas. Mais je sais, là, soudain, qu’il n’y a pas de hasard. Que je lui souhaite tout le bien du monde, à San Francisco, en Californie ou à Paris. Que l’adoption, n’est pas un acte de générosité, pour moi, il était une évidence, une façon de penser, une bonne adaptation à ma névrose, à mon histoire et à mes valeurs aussi. Que peut- être la prochaine fois, je penserais à inviter un mendiant à ma table, en échange de rien si ce n’est le plaisir de la gratuité de ce geste parfait. Je lui montre des photos de Neyla, ma fille, avec et sans bouton, elle s’exclame qu’elle est jolie, oui, comme toi, dedans, dehors, oui, elle est jolie. Et puis, il est presque l’heure de partir, si je veux la retrouver avant sa sieste et si Rebecca veut prendre son avion, même si elle ne le veut pas vraiment. Il est presque l’heure de partir. Rebecca me propose un peu de gâteau au chocolat, un gâteau au chocolat qu’elle a dû acheter dans une très bonne pâtisserie. C’était son rêve, un croque Madame à une terrasse de café à Paris, et puis, un gâteau au chocolat. C’était son rêve et elle la fait. Ma fille est un rêve. Rebeccas est restée, seule, elle ne sait pas pourquoi. Je lui dis que surement c’était pour se rencontrer. Que si elle revient, elle est la bienvenue, oui, vraiment. Nous échangeons nos réseaux sociaux, c’est aussi à cela que ça sert parfois, nous faisons deux photos, et puis je lui offre son café. C’est le moins que je puisse faire. Vraiment, si tu reviens, tu es invitée. Tu rencontreras ma fille. Merci encore.

Je rentre et il fait beau. Je regarde le ciel les arbres, il fait beau, oui vraiment une journée d’été en septembre. Je saurai un peu plus tard que ma banque vient de bloquer mes comptes mais se taxe de générosité et je dirai à la banquière son inhumanité. En attendant, je ne sais rien de ça, je pense à Rebecca et à son humanité, à sa générosité. Je pense qu’elle va aller à Londres, rentrer en Californie. Je pense à son désir d’enfant et à son désir de vivre ici. Je pense que nous avons tous nos montagnes à déplacer mais qu’avec son humanité, elle devrait y arriver. Je pense que la vie est plus belle avec des rencontres si belles. Je regarde le ciel. Je pense à Rebecca. Et je vais rejoindre ma fille. Oui, la vie est belle avec des rencontres si belles. De si belles personnes.

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