C’était le 7 juillet 1997, quelques jours après mon anniversaire et ce jour-là, j’ai failli mourir. J’étais allée dîner avec le mec d’une de mes meilleures amies, Catherine Vaysse. Catherine… C’est drôle elle s’appelait comme ma sœur et elle était née le 4 juillet 1971 comme moi. On était un groupe de 5 copines, Isabelle, Anne, Anne, Catherine et moi. On était dans la même école de commerce. On avait fait ensemble une Summer-Cession à UCLA et avant, on avait traversé les grands parcs américains en Van, on dormait dans le Van, on se lavait dans les Mac Do, on mangeait des sandwichs au Cream-Cheese ou au beurre de cacahouètes. On jouait au tarot et on écoutait Jean-Jacques Goldman et Francis Cabrel… « Je viens du ciel et les étoiles entre elle ne parlent que de toi »… C’était incroyable. Ce voyage, cette amitié avait changé ma vie et, depuis, on se voyait régulièrement toutes les cinq. On faisait des soirées filles, des week-ends filles. Isabelle et moi étions en couple, les trois autres des éternelles célibataires et puis, un jour, Catherine a rencontré Marc. Et Marc, soudain, s’est retrouvé à participer aux fameuses soirées et même week-end filles. Personne n’y trouvait rien à redire, il était plutôt sympathique et drôle et on était contente pour Catherine.

Quelques temps après, Catherine est parti en vacances et Marc m’a appelée. Il avait envie de rencontrer les copines de sa copines même si elle n’était pas là. Moi, je me suis dit ok, il est vraiment cool ce mec, j’ai pensé, je ne me suis même pas dit autre chose, qu’il voulait nous voir toutes les quatre : le groupe de filles sans Catherine. Isabelle et les deux Anne n’étaient pas dispo. J’ai dit, on reporte. Il a dit non, pourquoi, il a insisté. J’ai dit oui après tout, pourquoi pas, la démarche est louable. Même si une autre de mes amies, Ingrid, que j’avais invité en dernier recours, trouvait ça bizarre. Tu ne trouves pas ça bizarre qu’il veuille te voir sans Catherine ? En fait non, je ne trouvais pas ça bizarre, je trouvais même ça plutôt positif et je me souviens, je me suis dit qu’elle voyait le mal là où il n’était pas.

En fait, elle avait raison. Au début du diner, Marc a commencé à me dire que depuis qu’il était avec Catherine, il avait une libido débridée, qu’il regardait les autres femmes. Bien sûr, je lui ai dit que je ne voulais pas en entendre parler, que Catherine était mon amie mais je ne suis pas partie. J’ai eu tort. Et je ne l’ai absolument pas pris pour moi. J’ai eu tort aussi.

Vers 23h, je voulais rentrer. Il a proposé de me raccompagner. Je ne voulais pas. J’ai dit non, je vais prendre un taxi. Il m’a accompagné jusqu’au boulevard Sébastopol, qui était en travaux, et le lieu le plus proche pour trouver un taxi. Et là, soudain, sur le trottoir, il me prend dans ses bras, il me dit qu’il me désire, qu’il veut rentrer avec moi, que la dernière fois qu’on s’est vu tous ensemble j’ai mis une brassière courte où on voyait mon ventre, mon nombril, pour lui. Je l’avais allumé. Je n’en revenais pas, j’étais sidérée, je n’arrivais pas à lui dire ce que mon cœur criait : mais tu t’es vu, petit, nabot, crapaud, tu ne me plais pas, dégage. Je n’arrivais pas. Je n’ai pu que lui dire : mais… Catherine est mon amie, alors qu’à l’intérieur je lui me disais : oui, bien sûr, Catherine est mon amis, mais quand bien même, petit, nabot, crapaud, tu ne me plaît pas, dégage. Une brassière? Pour toi? Pour qui tu te prends? Connard dégoutant. Mais non, les mots ne sortaient pas. Il a resserré son étreinte, il a approché ses lèvres abjectes des miennes. Tu as raison d’être loyale, tu es une amie sincère, tu me plais encore plus, ne t’inquiète pas, elle n’en sauras rien. Ses mots comme du poison. Les miens qui ne sortaient pas, petit, nabot, crapaud. Non. Non, tout simplement non, ce non que mon corps et mon esprit hurlaient, ce non qui ne voulait pas sortir parce que pendant des années, ailleurs, il n’était pas sorti, ne pouvait pas sortir, sous peine de mort, à cet endroit pour de vrai. Ses lèvres de plus en plus proches. 

Je tourne la tête, je vois un taxi arrêté à un feu de travaux de l’autre côté de la chaussée. Soudain, je vois une issue, ce non que ma bouche n’arrivait pas à dire, ce non que mon cerveau hurlait, mon corps allait le crier pour de vrai. Dans un sursaut de vie, je me suis dégagée de son étreinte empoisonnée, et j’ai bondis, couru, pour attraper ce taxi qui allait me sauver. C’est un autre qui m’a fauchée. Net. 27 mètres de vol plané.

J’ai voulu me relever. Je croyais que la voiture m’avait juste renversée. Mais je ne pouvais pas, le choc sans doute et un genoux bien esquinté, le genoux droit, celui du père. J’ai entendu une femme hurler : ne la bougez pas, elle est tombée en position de secouriste, mon genoux était que le point d’impact au sol, le reste du corps en position fœtal, ma tête sur mon bras droit. J’avais serré les dents aussi, si fort, que je m’étais cassé les deux dents de devant mais à peine, même pas assez pour les tuer. J’étais intacte. Je souriais de tout mon sourire édenté et je parlais, je parlais, les mots pour moi sont la vie.

Les pompiers sont arrivés. Le crapaud aussi. J’ai dit : appelez ma sœur et puis, soudain, le sol carrelé du camion est devenu le plafond. Je suis sortie, j’étais ailleurs. J’étais boulevard Sébastopol à l’endroit même où j’avais traversé, seulement il n’y avait personne et pas de travaux : c’était comme un décor de carton-pâte, un décor de cinéma. De l’autre côté du boulevard, il y avait une lumière. Je me suis dit heureusement je vais retrouver ma mère. Ma mère était morte quelques mois plus tôt, un peu plus d’une année avant en fait, presque deux. Heureusement, je vais retrouver ma mère. J’ai commencé à traverser le boulevard de carton-pâte tranquillement, vers la lumière. Heureusement, je vais retrouver ma mère. Et, effectivement, soudain, je vois ma mère au bord de la lumière, elle était dans son tailleur bordeaux et noir un peu sévère celui dans lequel on l’avait enterrée. J’aurais préféré sa robe à fleurs mais mon père ne voulais pas. Je m’approche. Ma mère fait un pas de plus, elle ne sort pas de la lumière, elle est à la frontière. Je suis tout près. Et elle me dit non. Non. Tu n’as pas eu de fils.

Soudain, je suis dans le SAMU, je me redresse : vous avez appelé ma sœur. Un pompier me répond : on ne sait pas si vous allez mourir ou si vous n’avez rien donc non. J’ai appris plus tard que je venais de faire 45 minutes de convulsions et qu’ils n’avaient pas bougé, ils craignaient un arrêt cardiaque. Mon corps expulsait ce non qui lui avait tellement couté. Je me suis demandé pourquoi ce pompier était si méchant. Je lui ai dit de mon plus beau sourire édenté, qu’il devait être bien malheureux : est-ce qu’il en parler, me dire ce qui n’allait pas? Le gyrophare s’est allumé, toutes sirènes dehors nous avons foncé à la Pitié-Salpêtrière. Le chirurgien qui m’a opéré le genoux le lendemain matin m’a dit : ou vous avez eu beaucoup de chance ou ce n’était pas votre heure où vous avez un corps exceptionnel et je penche pour les trois. Effectivement je n’avais rien que cette plaie ouverte au genou et ses deux dents cassées même pas tuées. 

J’ai compris, des années plus tard, que j’avais fait une expérience de mort imminente même si je connaissais le sujet. Juste après cet accident, cette fuite inconsidérée, tentative de suicide déguisée, j’ai commencé une analyse et j’ai changé de vie. Ce jour-là j’ai rencontré la mort, ce jour-là, j’ai commencé à vivre.