J’étais petite fille. J’ai fait une rencontre qui a eu un impact considérable dans ma vie. J’ai rencontré Mozart. (Elle s’arrête) J’étais au Moulin, la maison de vacances de mes grands-parents paternels, une maison que j’adorais, j’avais 9 ans et j’ai entendu un de mes oncles jouer. C’était magique. C’était incroyable. C’était du Mozart. Mozart. (Elle réfléchit) J’avais déjà entendu ma grand-mère jouer du piano. J’adorais ma grand-mère. Je me souviens, elle jouait avec ses petits doigts, la clope au bec et sa main en signe de cendrier. (Elle mime) Comme ça tu vois. (Elle rit) Il y avait toujours du rouge sur sa cigarette. Elle portait un rouge à lèvres très rouge. Ma grand-mère. (Elle sourit) Elle jouait surtout un prélude de Liszt. Un prélude injouable. J’aimais ça mais ça ne m’avait jamais fait cet effet-là. Mozart. (Elle s’arrête) Je suis restée un moment à l’écouter. J’étais transportée. La musique de Mozart transporte. Ailleurs. (Elle s’arrête) Qu’il puisse sortir des sons pareils avec un instrument avec des touches noirs et blanches, c’était… J’ai dit : « Je veux jouer du piano. » « Qu’à cela ne tienne Etienne » Je me suis mise au piano. Je jouais. J’ai appris à jouer sans apprendre le solfège. Je faisais un blocage sur le solfège. La contrainte. La contrainte ça ne me va pas. (Elle s’arrête) Je jouais donc à l’oreille. Je connaissais tout par coeur. J’ai joué de tête toute la musique classique. Mozart bien sûr. Mais Beethoven, Brahms, Chopin, Saint-Saëns, Debussy. A la radio, j’entendais quelques notes d’un morceau et je savais. « Tiens, du Mozart. » « Tiens, du Mahler. » « Tiens, c’est plutôt du Beethoven ». Pareil pour les interprétations. J’aimais bien comparer les interprétations. Le même prélude de Chopin par Arthur Rubinstein ou par Maurizio Pollini. Je pouvais dire à l’oreille quel interprète c’était. Je composais aussi. J’avais toutes les notes dans la tête. Tout ça sans solfège. A l’oreille. C’est peut-être ça l’oreille absolue ? (Elle sourit) Ma grand-mère, quand je jouais chez elle et que je faisais une fausse note, je l’entendais dire depuis la cuisine : « C’est un la majeur chérie, un la majeur. » Ma grand-mère avait sûrement l’oreille absolue. J’allais avec ma grand-mère écouter des concerts au théâtre des Champs-Elysées. J’adorais ça. Avec mon père j’allais voir de l’opéra. Je n’ai jamais aimé l’opéra. (Elle s’arrête) Il n’y avait pas de musique chez mes grands-parents maternels. C’est moi qui ai fait mettre un piano chez eux. La rencontre Version du 14/02/17 18/18
J’habitais chez eux. J’ai habité chez eux après la mort de ma mère. (Silence) J’ai joué. Puis plus. Puis rejoué vers 45 ans. Je n’ai jamais pensé en faire mon métier. J’avais trop peur. Pas de plaisir. Je suis émotive. Ca ne se voit pas mais je suis très émotive. En plus, comme je jouais par coeur, le moindre bruit me dérangeait. Quand j’ai repris le piano et que je jouais en public, j’avais trouvé un truc. Avant de jouer, je disais : « Le morceau c’est Mozart, les fausses notes c’est moi et le moindre bruit me perturbe. » (Elle rit) Et ça marchait. J’avais un peu moins peur. (Elle s’arrête) Aujourd’hui encore, je ne passe pas un jour sans écouter de la musique. La musique m’est nécessaire. Elle a même eu des vertus médicales. A une période de ma vie, j’avais des maux de têtes très importants. J’ai découvert que la seule chose qui les faisait partir, c’était la musique classique à fond dans le noir. Une musique puissante. J’aime la musique puissante. Je mettais Tchaïkovski, Beethoven ou Mozart. Surtout Mozart. Les 21 concertos de Mozart à fond dans le noir. Je me focalisais sur les notes. Les notes entraient dans ma tête. A la place du mal. J’avais toutes les notes dans la tête. J’ai toujours eu toutes les notes dans la tête. C’est comme ça. Comme ma grand-mère. Mon oncle. Mon père. Sûrement. Aussi. Les notes et Mozart. Mozart est un génie. Sa musique est élégante. L’élégance c’est une manière d’être au monde je crois. Une générosité. Un respect. Une pudeur. C’est rassurant. Dans un monde aussi violent que le nôtre. Je me dis souvent : « Mais il y a Mozart quand même. » C’est rassurant.