Chez Poudje, il y a quatre yourtes au milieu de la steppe. Il fait beau. Je m’installe là, face au paysage, dans le paysage, au milieu de nulle part. Je sors mes couleurs et mon cahier Muji. J’aime bien Muji, c’est fier, ça sonne comme un nom mongol.

Poudje a dix ans, elle est mongole. Elle habite dans la vallée de l’Arkon. La vallée de l’Arkon est un site protégé, classé au patrimoine mondial de l’Unesco. J’aime bien « Unesco », c’est fier aussi, un peu paternaliste. L’Unescoa son siège social en France. Je suis française, à moitié égyptienne. L’Égypte est un carrefour entre l’orient et l’occident, entre la Mongolie et la France, entre Muji et l’Unesco, entre Poudje et moi.

Je m’installe là. Je me dis tout ça. Je me dis que ce pays est splendide aussi. Que si Dieu existe, il est nature. Que la terre doit être protégée, même quand elle n’est pas classée au patrimoine de l’Unesco. Que j’ai dû être mongole dans une autre vie. Que la vie c’est ça. La terre, l’espace, les esprits de la nature , les chevaux, les yacks, les moutons, les chèvres, le soleil, la pluie, le vent, le chaud, le froid. Mais aussi les portables, Facebook même ici, les motos, les voitures, les tanks de la Russie communiste. Mais aussi le bouddhisme, l’athéisme et le chamanisme. Les yourtes mais aussi les maisons, les grattes ciel d’Oulan Bator, les antennes satellites et le wifi. Mais aussi le manteau traditionnel et les bottes, mais aussi les chaussures Nike. Les devoirs au milieu de nulle part l’été, mais aussi l’école au village l’hiver. Monter à cru, ne pas avoir ni l’eau courante ni l’électricité mais fabriquer des rêves. Apprendre le français, voyager dans le monde entier mais revenir. Je me dis que la paix est possible et la réconciliation aussi. Que nous devons dire merci, à l’univers, à Dieu, à la terre. Nous devons remercier la terre d’être encore ainsi.

Alors oui, si Unesco il doit y avoir, faite que ce soit ici et ailleurs. Et chez nous aussi. Je me dis que la terre est jolie et l’univers aussi.

Alors, je pose mes couleurs et mon cahier. Je regarde la paix devant moi. La paix soudain. Et soudain, la paix à la couleur d’un rire cristallin. Poudje s’installe à côté de moi. Elle regarde mes couleurs et mon cahier Muji, ça sonne un peu mongol. Je lui dis, elle rit. Elle fait un joli dessin. Elle et moi face à ce paysage, dans ce paysage, au milieu de ce nulle part. Je fais un dessin à mon tour, abstrait. Je l’appelle le goût du lien. Elle le taxe d’un “waouh” qui me va droit au cœur. Elle reprend les couleurs et dessine un cœur. Et puis elle se dessine avec moi et d’autres traits de douceur. Elle a non seulement compris mais raconte, à sa manière, mon goût, son goût, du lien. Et je me dis qu’elle a aussi compris le pont. Ce pont entre Muji et l’Unesco, entre elle et moi. Entre ce qui nous apparait comme hier et demain. Car demain ne sera bien que nourrit d’un retour à la terre, à l’univers. À hier.