La liberté

Ce matin, un dimanche matin, en sortant des bébés nageurs, comme tous les dimanches matin ou presque, avec Neyla, nous avons croisé Lucie et Léo, son fils. Lucie a accueillie Neyla à coeur ouvert et Léo Max dit que Neyla est la personne la plus gracieuse qu’ils connaisse. Il a six ans, elle en a presque deux ans, et ils s’entendent comme larrons en foire. C’est à qui mieux mieux d’éclats de rire et de courses poursuites. C’est une joie de les voir ensemble, pour eux comme pour nous. Ils sont libres. Et, souvent, avec Lucie, nous nous disons que, même si c’est plus fatigant, c’est plus gai, et épanouissant, pour eux, et pour nous.
Je me dis parfois que, si je pouvais, je laisserais ma fille être, simplement être, comme dans les photographies de Sally Mann, nue la plupart du temps, jouant, courant, inventant la vie et le monde sans contrainte, avec ce seul cadre de la liberté, la sienne, celle de l’autre à respecter et du danger réel, pas le danger imaginé non, le danger réel, et il y en a si peu, confiante, en elle, dans notre relation, dans sa relation au monde. Je fais ce que je peux dans ce sens avec les contraintes de notre monde urbain, dans tous les sens du terme. Je souhaite qu’elle soit elle-même respectueuse et libre, pas « civilisée ».
Neyla a adoré l’exposition Sally Mann à la Galerie Nationale du Jeu de Paume. Elle a couru pour la première fois là, dans ces salles immenses, riant et allant de photos en photos. Une gardienne du musée, une jeune femme, est venue me voir me demandant de l’empêcher de courir, de faire du bruit, de rire. Les salles étaient quasiment vides. Mais pourquoi? Pourquoi dans cet endroit qui célèbre la création d’une femme qui a passé sa vie, et sa création donc, à sublimer, valoriser, mettre en image, la liberté de l’enfance, pourquoi ici, ma fille, les enfants, devraient-ils être contraints à marcher au pas, à ne pas faire de bruit, à ne pas rire, donc à ne pas entrer dans les musées? Sauf s’ils sont « civilisés » « éduqués » « matés » ? Pourquoi ne pas plutôt s’extasier d’une petite fille qui pose des questions sur les œuvres avant même de savoir parler? En regarde certaines et pas d’autres? Parce que ça gêne les autres Madame. Ah oui? Quelqu’un s’est plaint? Non. Pas besoin, dans ce monde tout est fait pour que l’adulte consommateur, soit en paix, confortablement installés. On prévient ses moindres désirs avant même qu’il ne les ai exprimé. On est dans un musée. Je lui ai dit que je trouvais sa remarque inappropriée.
Et ce dimanche, avec Lucie et Léo, nous avons décidé d’aller voir Toulouse Lautrec au Grand Palais. Toulouse Lautrec c’est gai, c’est coloré, c’est les bordels et les cabarets. L’exposition est riche, de belles affiches et de toiles, de dessins et de films. Les enfants s’amusent, Léo Max a pris un écran avec une sélection d’œuvres pour les enfants. Neyla le suit. Des sourires éclairent leur passage. Je raconte à Neyla dans mes bras la différence entre la peinture et le crayon, la toile et le carton, le fusain. Ils sont concentrés, passionnés. Neyla a dansé devant un film où le French Cancan était célébré. On a pu se promener une heure, ils ne se sont pas impatientés. Dans la dernière salle, on sortait, ils courent un peu et ils rient. C’est la sortie. Je n’étais pas là, déjà dans la librairie. Lucie s’est faite réprimandée par un gardien de musée. Je n’étais pas là, je n’ai pas pu dire que je trouvais que c’était inapproprié, que sa remarques était inappropriée. Que ces œuvres ont été créées dans des bordels et des cabarets. Que la danse, la musique, le rire des enfants, leur complicité, c’est la vie. Que la vie, ce n’est pas un mausolée. Que je ne suis pas sûre que Toulouse Lautrec aurait apprécié que ses œuvres soient interdites à la joie des enfants, ne parlons pas de celle des prostituées. Ne parlons pas de Sally Mann qui, elle j’en suis sûre, en aurait été catastrophée.
Aujourd’hui, dans nos sociétés « civilisées », les enfants ne sont pas interdits dans les musées, ni dans les hôtels, ni dans les restaurants. Non pas du tout, ils sont autorisés, à condition. À condition qu’ils ne bougent pas et qu’ils ne fassent pas de bruits. À condition qu’ils ne nous dérangent pas. À condition qu’ils ne soient pas des enfants quoi. Qui a dit que nous étions à l’ère des enfants rois? Ce sont les adultes qui sont les rois. Simplement parfois, ils ne savent plus comment montrer les limites vu qu’eux-mêmes ils n’en ont pas. Laisser un enfant être un enfant, ce n’est pas laisser faire ou laisser aller, c’est juste se rappeler qu’un enfant est un enfant et pas un adulte en miniature.
Et je me demande quelle est cette société où tout est fait pour l’adulte productif et consommateur, son bien-être et sa tranquillité ? La tranquillité de l’adulte consommateur. C’est ça, non, qui fait que les enfants n’ont pas le droit de courir dans les musées. C’est parce que les gens ont payé, ils veulent regarder sans être dérangés, sans autres bruits que celui silencieux de leurs smart phone, ou des audio guides qui rendront leur visite productive, ils se seront cultivés. Bientôt, c’est certain, les musées, certains restaurants, des hôtels seront interdits aux enfants. Pas de chiens, pas d’enfants, pas de nuisance sonores, les grands pourront en avoir pour leur argent et consommer un repos bien mérité.
Je ne suis pas une adepte du bruit. Moi aussi j’aime le silence au bord de la piscine et dans un train, mais j’aime avant tout le rire et la liberté, la possibilité de chanter dans la rue et de courir sur un air superflu, même adulte, de danser quand ça me plait, de dire bonjour à un inconnu. J’aime expliquer à Neyla que Toulouse Lautrec a utilisé de la craie sur du papier et que ça, c’était à l’époque, très libre. J’aime qu’elle parte avec Léo Max après l’exposition, chacun avec leur livre d’histoire de l’art racontée aux enfants dans un sac et qu’ils tiennent leur sac, très fiers. J’aime le rire des enfants, ce rire si singulier, éclatant, que nous perdons le plus souvent. Alors oui, parfois ma tranquillité, même avant que Neyla ne soit dans ma vie, n’est pas parfaitement respectée, mais voilà, j’ai beaucoup voyagé et le rire des enfants, à part en Occident, dans nos pays « civilisés », il est partout, à chaque coin de rue, comme celui des vieux édentés de l’autre côté de la rue, de l’autre côté de la vie. J’aime l’enfance et la vieillesse, l’innocence et la sagesse, ou vice et versa.
Et je me demande, oui je me demande vraiment, quelle société nous avons inventée, où les enfants sont littéralement « parqués ». Normal, il y a de moins en moins d’espaces de nature dans notre monde urbain, et ils sont interdits de rues, de cafés, de restaurants et de musées. Enfin interdits, pas vraiment donc, ils doivent juste être « civilisés ». Surtout ne pas pleurer, ne pas crier, ne pas rire, ne pas courir, ne pas moufetter. Comment demander à un enfant de deux ans de se tenir comme un adulte dans les lieus publics ? Je ne vois pas comment et je ne vois pas pourquoi?
Avons-nous oublié que nous avons été enfant ? Avons-nous oublié combien les repas même de famille étaient ennuyeux. Avons-nous oublié comme c’était agréable de se dépenser ? Ne pouvons-nous pas faire le pari de la liberté? Qu’un enfant libre, tant qu’il ne se met pas en danger, ne nous met pas en danger, se calera sur notre modèle de respect, de politesse et de créativité. De joie aussi. Avons-nous oublié ça? Sommes-nous tellement contraints que nous devons les contraindre ? Ou les interdire ? Quelle importance qu’ils soient sales? Qu’ils mangent avec les doigts? Qu’ils pleurent si on ne les laisse pas jouer ? Ils ont le temps et, de toute façon, se caleront sur notre façon de faire et de penser. N’est-ce pas ça le propre de l’éducation finalement? La vertu du modèle ? Je vois Neyla et, toujours, elle me montre là-où je dois encore progresser. Normal, elle se cale sur moi. Incroyable mimétisme.
Et je me demande quelle est cette société où nous donnons comme modèle à nos enfants qu’ils doivent être parqués et que les vieux sont cachés, au sens symbolique du terme, grâce à la chirurgie, ou au sens strict, dans les maisons de retraites.
Nous sommes la seule société « civilisée » où les enfants et les vieux sont cachés, parqués, mis ensemble, dissimulés aux regards et aux oreilles de tous, pour laisser l’adulte, le productif, le consommateur, profiter de ce qu’il a payé. Oui, quel modèle donnons-nous, nous qui voulons le respect et qui ne respectons ni la nature, ni les animaux, ni les enfants, ni les vieux ? Les vieux, les enfants, les animaux, la nature, sont ceux qui savent tout, toutes les civilisations « non civilisées » le savent.
Et nous travaillons pour payer des gens qui vont s’occuper de nos vieux et de nos enfants, de nos animaux, nous ignorons la nature, pendant que nous pourrons nous délasser au bord d’une piscine ou à la terrasse d’un café sans être dérangés que par le bruit des voitures ou la laideur des murs bétonnés, lisses, et pas ridés, le silence assourdissants de nos textos et de nos réseaux sociaux.
Oui, je me demande quelle est notre société, quand, cet été, à Arles, dans un hôtel, une femme avec deux enfants, est partie du bord de la piscine, sous le poids du regard des autres, et de la société, parce que son bébé pleurait. Cette femme qui pleurait, elle, son bébé sidéré, le plus grand aussi, quand je l’ai rejointe. Elle était si désemparée. Nous avons un peu parlé, J’ai consolé son bébé le temps qu’elle se remette un peu. Cette femme, qui vingt minutes plus tard, faisait bonne figure auprès de ses amies, les femmes de ces busines- men venus en séminaire pour travailler. Il ne faut pas faire de bruit, ne pas les déranger, ils participent activement au PIB.
J’ai vu tellement de sociétés où l’enfant et l’adulte et le vieux sont inclus dans un groupe, ce qui fait au y a des relais, que les cris, les pleurs, des bébés soudain sont acceptés, ou même, comme par enchantement, disparaissent parce que leurs besoins sont respectés. Où les plus vieux s’occupent des plus jeunes. Et quand le vieux est trop vieux, il a droit de redevenir comme un bébé, c’est admis, tolérés, parce qu’il a assez donné. Des sociétés « pas civilisées » qui respectent la vie, celle en train de finir et celle à naître.
Oui, je me demande quelle est notre société, égoïste, consumériste, et je ne dis pas qu’il faut retourner en arrière, non, je ne suis pas dans le mythe du « bon sauvage » mais dans celui des êtres et de la nature, de la vie, enfin réconciliée. Dans le mythe des vieux et des enfants respectés dans leur improductivité, ils sont les fondements de notre existence, de la société. Oui, je me demande quelle est notre société, celle que nous avons créée, nous les adultes pensants, soi-disant intelligents, qui excluent le début et la fin, la vie, de notre paysage urbain ?
Et, quand je regarde Neyla, et Léo Max, je me dis qu’ils vont devoir faire avec ça. Il vont devoir faire avec la fin d’un monde. Parce que la déchéance est là. Un monde qui interdit les enfants et les vieux ne peut qu’imploser. Et je me dis qu’ils vont avoir à faire avec une révolution, avec des tremblements pire que des guerres, et que la seule arme qu’on peut leur donner aujourd’hui, c’est, sans doute, la capacité de s’adapter, la liberté.